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François : sauver le climat à défaut de sauver les âmes







Mercredi 4 octobre 2023, le Pape François publiait une exhortation apostolique de 12 pages Laudate Deum consacrées au changement climatique, dans laquelle il s'en prend notamment à la «désinformation» qui frapperait ce sujet «alors que désormais il est impossible de douter des origines humaines — anthropiques — du changement climatique», tandis que « je dois faire face à des opinions critiques et guère raisonnables sur ce sujet au sein même de l'Église catholique ». Peu de temps avant, il faisait part d'ailleurs à un aréopage politique et corporate de son souci pour cette cause :


Vous, monsieur le Président [Bill Clinton], avez fait référence à de nombreux défis pour aujourd’hui : le changement climatique, les crises humanitaires affectant les migrants et les réfugiés, l’aide à l’enfance et tant d’autres. […] Je me soucie des deux, les enfants et le changement climatique. S’il vous plaît, agissons pour le changement climatique avant qu’il ne soit trop tard [Adresse de sa Sainteté le Pape François du 18 septembre 2023 à la Clinton Global Initiative de la Fondation Clinton].


C’est en effet en ces termes que le Pape François s’adressait au Président Clinton lors du lancement d’une nouvelle initiative de la Fondation Clinton tenue à New York les 18 et 19 septembre dernier auquel il était invité aux côtés de Tony Blair ou encore d’Albert Bourla, le CEO de Pfizer. Rien d’étonnant à cela.


Leader religieux et acteur de la gouvernance globale ?

David Rothkopf, disciple de Henry Kissinger, ancien conseiller de l’administration Clinton (au commerce international), et actuel managing director de Kissinger Associates (le cabinet de conseil de Henry Kissinger), s’est fait l’avocat et le portraitiste de l’élite transnationale dans son ouvrage Superclass: The Global Power Elite and the World They Are Making (2008). D’après lui, cette élite globale ne représente pas plus de 7000 personnes, quelque chose comme 0,0001% de la population mondiale. Or Rothkopf n’hésite pas à placer le pape parmi ces personnages formant le club très fermé des membres de la « gouvernance globale », comme la désigne en 1970 cet autre disciple de Kissinger, le futur Secrétaire d’État de Jimmy Carter et cofondateur de la Commission Trilatérale dans son plaidoyer en faveur d’une technocratie mondiale Between Two Ages.


Le pape est le seul leader religieux à bénéficier de ce privilège, car, même si le milliard et deux cents millions d’êtres humains qui la compose s’amenuise chaque jour davantage, et que son discours proprement chrétien paraît devenir de plus en plus inaudible, l’Église Catholique est la seule institution religieuse d’envergure mondiale ayant à sa tête un unique gouvernement et chef unique. Ce n’est ni le cas des diverses obédiences du christianisme protestant, ni de l’Islam, ni du judaïsme, ni du bouddhisme… Selon Rothkopf, le pape siège donc parmi les grands de ce monde, au côté des stakeholders (« ceux qui prennent part » ou tout simplement « acteurs ») du vaste partenariat public-privé mondial que sont les dirigeants des USA, les grands bureaucrates des organismes intergouvernementaux, et bien entendu les CEO des plus grosses multinationales de la finance, du Big Tech ou de la nébuleuse de la pétrochimie (qui inclut les secteurs de l’agroalimentaire et du pharmaceutique). D’ailleurs, le Pape François est tant persuadé de faire partie de ces stakeholders de la gouvernance mondiale que chaque hiver il envoie une délégation du Saint-Siège animer une table ronde à la grande liturgie que célèbre l’élite globale à sa propre gloire au Sommet de Davos sous la présidence du Forum Économique Mondiale (le WEF) du bon docteur Schwab. François s’est même fendu à quatre reprises d’un message à ce même sommet annuel de Davos.


On ne sera donc pas du tout étonné de voir qu’à l’instar du WEF ou du G20 il lui tient à cœur de sauver l’humanité d’un réchauffement climatique qui serait sans précédent dans l’histoire de la planète et que provoqueraient les émissions humaines (et bovines) de CO2… le Pape François pense en effet qu’il fait partie de ce tout petit nombre de personnes qui a reçu pour mission de veiller au bien de toute notre Terre Mère. Comme le soulignait le 17 janvier lors du Forum de Davos de 2023 cet autre illustre combattant de la transition énergétique, l’ancien Secrétaire d’État et envoyé spécial présidentiel pour le climat John Kerry, pendant le panel Philanthropy. A catalyst for protecting our planet :


Quand vous prenez le temps d’y réfléchir, c’est plutôt extraordinaire que nous — un groupe d’êtres humains choisis parce que quelque chose nous a touché à un certain point dans nos vies — pouvons-nous asseoir dans une pièce, nous réunir, et discuter pour de bon de comment sauver la planète. Je veux dire, c’est presqu’extraterrestre que de réfléchir à comment sauver la planète.


EN FINIR AVEC CETTE ENCOMBRANTE DEMOCRATIE

C’est la vision que défend Klaus Schwab (et son porte-plume Thierry Malleret) dans leur COVID-19: The Great Reset. Les enjeux globaux (écologiques, sanitaires, sociaux…) affectent la planète entière, par définition. Seules des instances supranationales, elles aussi globales, seraient capables d’y répondre :


Si nous n’améliorons pas le fonctionnement et la légitimité de nos institutions globales, le monde deviendra bientôt ingérable et très dangereux. Il ne peut y avoir de redressement à long terme sans une structure globale stratégique de gouvernance […].


Les décisions globales sont inaccessibles aux seuls États-nations. Ceux-ci ne peuvent opérer que sur le plan local :


… mais ce modèle ne fonctionne pas dans le cas des risques se déployant à l’échelle mondiale et qui requièrent de ce fait des décisions globales concertées. Le monde sera un endroit très dangereux si nous ne perfectionnons pas les institutions multilatérales.


Si les nations cèdent leurs prérogatives souveraines aux instances supranationales, celles-ci pourront alors enfin répondre aux « défis sociaux et environnementaux » au profit de toute la planète dans le cadre « de la IVe Révolution Industrielle » (entendons le tout numérique), en profitant, selon le mot de Klaus Schwab, de « l’effet Greta Thunberg » (why-we-need-the-davos-manifesto-for-better-kind-of-capitalism).


Pour François, il ne fait aucun doute que, face à la crise climatique, il est grand temps de donner de vrais moyens à la gouvernance globale de contourner les souverainetés nationales et démocratiques. Mieux, d'après sa dernière exhortation apostolique Laudate Deum, il faudrait établir un organisme international global :


… celui-ci doit être doté d'une véritable autorité de telle sorte qu'il puisse assurer que l'on parvienne à atteindre certains buts essentiels. […] cette autorité mondiale devrait être constituée d'organisations mondiales plus efficaces dotées du pouvoir de subvenir au bien commun global […].


Il conclut à propos de la future COP28 que:


S'il y a un désir de rendre la COP28 un événement historique qui nous honore et nous ennoblit en tant qu'êtres humains, on ne peut qu'espérer une forme contraignante de transition énergétique qui réponde à trois critères : qu'elle soit efficace, obligatoire et réellement dirigée.


L’Apocalypse selon le GIEC

Même si c’est d’abord aux grandes multinationales qu’il revient d’être les « curateurs » (trustees) de la société humaine, comme le dit Klaus Schwab dans le nouveau Manifeste de Davos de 2020 (davos-manifesto-2020-the-universal-purpose-of-a-company-in-the-fourth-industrial-revolution), la gouvernance globale compte aussi parmi ces acteurs des organismes internationaux et intergouvernementaux tels que la BRI, le FMI, la Banque Mondiale et bien entendu l’ONU avec ses satellites comme l’OMS ou l’UNFCCC. C’est cette idée que nous retrouvons sous la plume de François dans son Message à l'occasion de la 20e conférence des états parties de l’UNFCCC de 2014 à Lima :


La lutte efficace contre le réchauffement climatique ne sera possible qu’à travers une réponse collective responsable, qui dépasse les intérêts et les comportements particuliers et qui se développe libre de pressions politiques et économiques. Une réponse collective qui soit également capable de surmonter la méfiance et de promouvoir la culture de la solidarité, de la rencontre et du dialogue ; capable de montrer la responsabilité de protéger la planète et la famille humaine.


Ce type de narratif ne regarde d’ailleurs pas d’un très bon œil la souveraineté démocratique des nations. En cette même année 2014, Christiana Figueres, alors la directrice de l’UNFCCC, jugeait que la démocratie étasunienne était « très préjudiciable » à la lutte contre le changement climatique, tandis que : « La Chine […] est à même de mettre en œuvre des politiques car son système politique ignore certains des obstacles législatifs que l’on voit dans d’autres pays comme les US ». Quant au Pape François, dans son Message au FMI et à la Banque Mondiale du printemps 2021, il déclare qu’il :


… demeure le besoin urgent d’un plan global qui puisse créer de nouvelles institutions et régénérer celles qui existent, spécialement celles de la gouvernance globale, et ainsi contribuer à bâtir un nouveau network de relations internationales pour promouvoir le développement humain intégral de tous les peuples.


Dans cette optique, le Pape François s’est chargé de relayer le message apocalyptique qu’assènent la petite Greta, le Roi Charles, Greenpeace, Extinction Rebellion, Leonardo Di Caprio et Harrisson Ford, ou depuis deux décennies Al Gore et John Kerry. Tous brandissent le Livre de l’Apocalypse des Rapports annuels du GIEC en prédisant la combustion ou la noyade prochaine de la planète (ou les deux) si n’acceptons pas la Bonne Parole de la transition vers de nouvelles sources d’énergie dites renouvelables pilotées numériquement — mais aussi l’abolition de l’élevage bovin — seule capable de nous sauver de ce destin tragique. Tel un nouveau Jonas maudissant Ninive, il le fait en tant que leader d’un organisme international à vocation originellement religieuse. Au moment des Accords de Paris de 2015, François s’est ainsi fendu d’une lettre solennelle Laudato Si’, qui engage quelque peu son autorité papale — ce que l’on appelle une « encyclique » sur le Soin de notre maison commune —, pour condamner les activités humaines qui produiraient un changement climatique :


… de nombreuses études scientifiques signalent que la plus grande partie du réchauffement global des dernières décennies est due à la grande concentration de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, méthane, oxyde de nitrogène et autres) émis surtout à cause de l’activité humaine [23].


Comme il se doit, les Nations Unies, par la bouche de l’UNFCCC, ont salué avec enthousiasme ce document . La même année, François adressera un message à l’ONU «pour une écologie intégrale», qui réclame, tout comme Laudato Si’une « gouvernance globale plus forte » en particulier pour lutter contre le changement climatique. Depuis, François ne cesse de mentionner la nécessité d’une transition énergétique pour lutter contre le péril d’un changement climatique. Mais le pape ne s’est pas contenté que de paroles. À la suite de l’encyclique, le Vatican a patronné le lancement d’une Plateforme d’Action Laudato Si’ qui « promeut la conversion écologique et des styles de vie en cohérence avec elle ». Cette plateforme est placée sous la responsabilité du nouveau Dicastère pour la Promotion du Développement Humain Intégral institué par François en 2016, lequel dicastère « exprime les soucis du Saint-Siège à propos des problèmes de justice et de paix, notamment ceux liés aux migrations, à la santé, au œuvres charitables et à la protection de la création ».

C’est d’ailleurs ce même dicastère qui assure la liaison entre le Vatican et cette autre plateforme mise en place à Rome avec l’aide de François, le Conseil pour un Capitalisme Inclusif qui rassemble auprès du pape, sous la responsabilité de Lynn Forester de Rothschild, Managing Partner d’Inclusive Capital Partners, une confrérie de « Guardians » : des CEO œuvrant pour un capitalisme « éthique », « vert » et « équitable », et donc tous engagés en faveur de la transition énergétique… On y retrouve ceux de Johnson & Johnson, Merck, Bank of America, BP ou Bayer-Monsanto (dont la réputation éthique et écologique n’est plus à faire).


En 2022, François a envoyé un message solennel à la COP27, mais il a aussi joint sa voix à celles du Parliament of World Religions qui organisait à ce moment un meeting sur les perspectives de foi et d’éthique à propos du « droit à un environnement sain ». Ce même Parlement des Religions du Monde en a profité pour adresser une supplique, co-signée par le Vatican comme par le mouvement catholique des Focolari, aux leaders mondiaux pour qu’ils signent un Traité de Non-Prolifération des Énergies Fossiles.


Avec Larry Fink, Jamie Dimon et Bill Gates pour le « Net-Zero »

C’est donc sans surprise que l’on constate que le Vatican partage les mêmes préoccupations que les 17 Sustainable Development Goals (SDG) de l’Agenda 2030 de l’ONU et du WEF. Ce sont aussi celles des leaders de la finance internationale comme Larry Fink de BlackRock, ou Hank Paulson, l’ancien CEO de Goldman Sachs et Secrétaire du Trésor de Bush Jr — mais aujourd’hui CEO du fonds d’investissement TPG Rise Climate spécialisé dans les produits financiers liés à la transition énergétique. De même, pour Jamie Dimon, le CEO de JPMorgan Chase, dans son Rapport annuel de 2022, l’urgence est là, car :


La fenêtre permettant une action pour éviter les impacts les plus coûteux du changement climatique global est en train de se fermer.


Larry Fink, quant à lui, dans sa Lettre annuelle de 2020 aux CEO (c’est-à-dire aux CEO dont les entreprises ont des actions gérées par le tout-puissant BlackRock), évoque son rôle « d’investor stewardship » :


Nous demandons de manière explicite que toutes les entreprises fassent la preuve que leur business plan s’aligne sur l’objectif de limiter le réchauffement global de bien plus que de deux degrés Celsius, en cohérence avec celui de parvenir au Net-Zero d’émission globale de gaz à effet de serre en 2050.


Soyons rassurés, James Skea, le responsable du GIEC nommé à l’été 2023 était aussi jusque-là directeur de recherche chez Blackrock New Energy Investment Trust. Il saura faire bénéficier le GIEC de l’efficacité légendaire de BlackRock…


On le voit, l’attitude de François pour être bien comprise doit être replacée dans son contexte : la quête du net-zero greenhouse effect gas emissions (ou Net-Zero GHG), c’est-à-dire de « zéro émission carbone », laquelle est la priorité des apôtres de l’industrie verte que sont Bill Gates, Mark Carney ou Al Gore — qui est aujourd’hui co-gestionnaire avec David Blood venu de Goldman Sachs de la private equity firm Generation Investment Management spécialisée dans la finance verte. Comme le déclarait John Kerry lors de la COP26, la transition énergétique est « une vaste opportunité commerciale ». Et quoi de mieux pour que les sources d’énergie soient encore plus rentables que de cartéliser davantage encore leur distribution à travers l’instauration de permis d’émettre du CO2 ? L’industrie financière se prend ainsi à rêver de se relancer en restructurant l’économie mondiale autour du mythe de la transition énergétique, et en particulier autour de l’offseting (l’échange et commerce de droits à polluer), du cap-and-trade et du remplacement des engins thermiques par des électriques. Quant à la lutte contre le changement climatique, quel parfait prétexte — altruiste et écoresponsable — pour instaurer une stricte surveillance des dépenses énergétiques des citoyens.


D’après la ClimateWork Foundation ClimateWork Foundation, le Bezos Earth Fund, la Fondation Gates, la Fondation Packard, la Fondation Hewlett, Bloomberg Philanthropies, la Chan Zuckerberg Initiative et la Fondation Rockefeller ont augmenté à partir de 2020 de 25% leurs financements dédiées au changement climatique. Même BP, Shell, ExxonMobil, Chevron et TotalEnergies ont dépensé dès 2019 plus d’un milliard de dollars en communication et en lobbying en faveur de la transition énergétique. Aujourd’hui, sous la houlette de l’ancien executive de Goldman Sachs et banquier central Mark Carney, envoyé spécial de l’ONU pour la Climate Action and Finance, la Net-Zero Banking Alliance (NZBA) regroupe les principales banques d’investissement — soit 44% de la capitalisation boursière bancaire en 2022 — désireuses de soutenir l’instauration d’une économie décarbonée grâce à la nouvelle métrique boursière ESG (environment-social-governance). En effet, dans un entretien à la BBC du 5 février 2021, Mark Carney n’hésitait pas à affirmer que le bilan des morts dus au changement climatique « sera bien pire que celui du COVID », si l’on n’investissait pas 3,5 trillions de dollars chaque année dans la transition énergétique. Il s’agit d’une initiative qui se présente comme le fruit de la Glasgow Financial Alliance for Net-Zero (GFANZ), laquelle regroupe ces fervents écologistes que sont les CEO de BlackRock, Citigroup, Bank of America, Banco Santander et HSBC, sans oublier celui du London Stock Exchange Group ni le chairman du Comité d’Investissement du David Rockefeller Fund. Lancée par John Kerry en 2021 à la COP26, elle est depuis coprésidée par l’inévitable Mark Carney et par Michael Bloomberg chairman de la Climate Finance Leadership Initiative (CLFI) — encore une autre initiative de l’ONU regroupant notamment Allianz Global Investors, AXA, Bloomberg LP et Goldman Sachs. Depuis, en plus de la GFANZ, Carney a commencé de piloter la Taskforce on Scaling Voluntary Carbon Markets (TSVCM) dont le but est de donner un cadre aux marchés « volontaires », les voluntary carbon markets (VCM) des « permis carbone » mis en place par les emissions trading systems (ETS) nationaux et internationaux (comme celui de l’UE), et de permettre ainsi aux acteurs des marchés de vendre et d’acheter des droits à émettre du carbone — le cap-and-trade.


À terme, pour les green capitalists amis de François, il s’agit de créer des « crédits carbone » régulés par l’offre et la demande. L’initiative comprend une cinquantaine de sociétés parmi lesquelles BlackRock, Bank of America, Shell, Total, BP, Unilever, Boeing, Easyjet, ou encore Nestlé…. D’ailleurs, Larry Fink, dans sa Lettre de 2022 aux CEO « The Power of Capitalism », après avoir évoqué le récit fondateur du COVID, demande aux CEO de se plier aux exigences de la transition énergétique grâce à laquelle « chaque société et chaque industrie sera transformée par cette transition vers le monde du Net-Zero », et réclame aux entreprises dont il gère les actions :


… de mettre en place des objectifs à court, moyen et long terme de réductions des gaz à effet de serre. Ces objectifs, et la qualité des stratégies pour y parvenir, sont d’une importance critique pour les intérêts économiques à long terme de vos actionnaires.


Rappelons que James Skea, le directeur du GIEC nommé en 2023, est un ancien directeur de recherche chez BlackRock.


Comment en est-on arrivé là ?

Pourquoi cet engouement de la finance pour le Net-Zero dont François emboîte le pas avec tant d’empressement ? L’économie financiarisée globale place tous ses espoirs dans les crédits carbone, et ce, depuis longtemps. Il faut même remonter en 1972 au Rapport Meadow du Club de Rome, et surtout à Maurice Strong, l’excentrique CEO de Petro-Canada et fondateur de l’UNEP (UN Environment Programme) membre fondateur du WEF et conseiller de la Banque Mondiale, qui fut l’initiateur de la Conférence de Stockholm en 1974 et du Sommet de Rio en 1992 (à l’origine de l’UNFCCC et du GIEC) avec l’aide de son ami le banquier David Rockefeller.


De même, avant d’être engouffrée dans un des scandales les plus retentissants de l’histoire de Wall Street, la société d’énergie texane Enron s’était lancée dans la promotion du cap-and-trade de CO2 dès 1993. Enron et son CEO/chairman Ken Lay de concert avec John Browne le CEO de BP ont fait un lobbying intensif auprès de l’administration Clinton-Gore pour qu’elle négocie le futur Protocole de Kyoto signé en 1997 (dans le sillage de l’UNFCCC de 1992). Ce que firent Bill Clinton et Al Gore. BP et Enron espéraient qu’en conséquence lecap-and-trade soit instauré aux USA. BP tente alors en 2000 un audacieux rebranding en cherchant à adopter le nom de Beyond Petroleum. Enron et Ken Lay vont ensuite piloter l’initiative du think tank Pew Research Center, lancée en 1998, baptisée Business Environmental Leadership Council (BELC), et destinée à promouvoir l’agenda de Kyoto, alors que le Sénat rejetait cet accord (coïncidence : le chairman du Pew Research Center était aussi managing director chez Lehman Brothers qui était elle aussi investie dans le lobbying en faveur des crédits carbone, et qui abritait le compte de la private equity firm d’Al Gore, Generation Investment Management, et ce même MD siégera au directoire de l’Alliance for Climate Protection d’Al Gore).


Goldman Sachs — autre grand défenseur de l’environnement s’il en fut — va faire de même sous Obama en 2008, d’abord comme premier soutien de sa campagne en dépensant 4,5 millions de dollars pour le faire élire, puis 3,5 millions en lobbying sur le climat pendant son mandat. L’administration Obama, dont font partie deux anciens executives de Goldman Sachs, va alors s’engager avec zèle en faveur du cap-and-trade, mais toujours sans succès. C’est ce dont témoigne l’échec en 2010 du Chicago Climate Exchange (CXX) qui aurait dû devenir une place financière spécifique pour les transactions volontaires de crédits carbone (constituer une VCM donc). Les investisseurs institutionnels font le pari de se goberger des des commissions qu’ils espèrent prélever sur l’achat et la vente des crédits carbone : ce qui leur manque seulement c’est un gouvernement qui ose imposer un vrai permis carbone contraignant l’économie réelle à utiliser leurs services pour acheter ou vendre des permis dont ils comptent contrôler le marché, toujours avec l’appuis de l’État. Comme le souligne le WEF dans sa vidéo 8 Predictions for the World in 2030 :


Il y aura un prix global du carbone. Cela aidera à rendre les fuels fossiles obsolètes [Prediction 6]


Et cela, bien entendu, au nom d’un « engagement collectif et solidaire, une culture du soin, qui place au centre la dignité humaine », et surtout du « bien commun », dans le contexte « la pandémie actuelle » et du « changement climatique », comme le souligne François dans son message vidéo du 12/12/2020 à l’adresse du High Level Climate Ambition Summit un message tellement affecté des tics du « feel goodcorporate langage » que l’on pourrait le croire rédigé par des communicants de McKinsey. En effet, c’est toujours pour la sauvegarde de l’ensemble de la communauté humaine que les grands bureaucrates internationaux, les CEO des plus grandes multinationales et ici le Pape François invoquent l’urgente nécessité d’une transition énergétique drastique vers le Net-Zero. Selon François, toujours dans ce message de 2020 sur l’ambition climatique, il s’agirait même d’une nouvelle vision de l’économie — baptisée en son nom — qui serait porteuse de ce projet animé par un idéal communautariste, également évoqué dans Laudato Si’, et identique à celui du sociologue Amatai Etzioni :


… l’Économie de François, par laquelle des jeunes — économistes, hommes d’affaires, experts en finance et dans le monde du travail —, promeuvent de nouvelles voies pour surmonter la pauvreté énergétique, qui placent le souci du bien commun au centre des politiques nationales et internationales, et qui favorisent la production durable également dans les pays à faible revenu, par le partage des technologies avancées appropriées.





Le narratif du « Net-Zero »

Ce narratif que François cautionne de son autorité, en se focalisant sur le CO2, parait bien

fragile cependant.


Le temps pour trouver des solutions mondiales touche à sa fin. Nous ne pourrons trouver des solutions adaptées que si nous agissons ensemble et de façon concertée. Il existe donc un impératif à agir clair, définitif et inéluctable (Message du Pape François à la convention de l’UNFCCC de 2014 à Lima).


Pourtant le pape n’évoque jamais l’épineuse question de savoir comment les 3% d’émissions humaines des émissions totales de CO2 que subit l’atmosphère, laquelle n’est de toute façon composée aujourd’hui que de 0,04% de CO2, pourraient avoir un impact significatif sur le climat. Ni celle de savoir ce que signifierait de restreindre les émissions de CO2 d’un pays comme la France qui ne produit que 1% des émissions humaines mondiales totales. Le narratif autour du Net-Zero n’évoque pas non plus l’orgie énergétique et de minerais rares à laquelle se livrent les data centers, le cloud computing, les serveurs, les terminaux et la multitude des smartphones que nécessite le monde numérisé que nos décideurs souhaitent mettre en place. Jamais ne sont non plus mentionnés les dégâts provoqués par les produits toxiques — en particulier les perturbateurs endocriniens — que les industries pétrochimiques et agroalimentaires diffusent dans l’air, les sols, l’eau et notre nourriture. Heureusement Greta Thunberg nous rassure : il ne nous faut pas nous préoccuper de ces questions mais « agir en fonction de la science » (message à l'ONU du 12 novembre 2019) Mieux, selon son message de 2020 au Sommet sur l’Ambition Climatique de 2020, et celui qu’il adresse au Président de la conférence sur les changements climatiques COP 26 de Glasgow de 2021, un « processus éducatif » doit orienter les peuples vers le désir eschatologique du Net-Zero :


Pour sa part, le Saint-Siège, comme je l’ai indiqué dans le High Level Climate Ambition Summit du 12/12/2020, a adopté une stratégie de réduction à zéro des émissions nettes (net-zero emission), qui sera accomplie à deux niveaux : 1) l’engagement de l’Etat de la Cité du Vatican à poursuivre cet objectif d’ici 2050 ; 2) l’engagement du Saint-Siège lui-même à promouvoir une éducation à l’économie intégrale, bien conscient que les mesures politiques, techniques et opératives doivent être associées à un processus éducatif […].


En effet :


Il y a eu un avant-pandémie qui sera inévitablement différent de l’après-pandémie que nous devons construire, ensemble, en partant des erreurs commises par le passé. Un discours analogue peut être fait en ce qui concerne nos efforts pour résoudre le problème mondial du changement climatique. Nous n’avons pas d’alternatives.


Pas d’alternatives ? mais à quoi au juste ? Ne serait-ce pas plutôt au déclin de l’institution qu’il représente qu’en définitive Françoise ne voit pas comment faire face autrement qu’en arrimant la destinée du Vatican à celles du partenariat public-privé titanesque dont l’ambition est de diriger la planète ?

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